Interlude
INTERLUDE
Bonus de la duologie D’or et de Jais, écrite par Andy Whou. Attention, cet interlude se déroule à la fin du Tome 1, si vous ne l’avez pas encore lu vous risquez d’être GRAVEMENT SPOILÉ.
Un bonus pour vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour D’or et de Jais ! 🌙
Vous trouverez ci-dessous un interlude entre le tome 1 et 2 de D’or et de Jais. J’avais vraiment envie de vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour D’or et de Jais depuis sa sortie et pour votre patience concernant le tome 2.
J’espére que vous passerez un bon moment de lecture. N’hésitez pas à venir me partager vos ressentis quand vous aurez terminé.
Merci pour tout.
Belle lecture.
Andy
INTERLUDE – D’OR ET DE JAIS
Étann
🌙
— Mon loup, mon loup, m’entends-tu ? Le vieux chêne en lisière de forêt appelle, appelle. Nous ne pouvons jamais ignorer l’écho de ses racines. Mon loup, mon loup, m’entends-tu ?
Les dernières paroles de la comptine s’évanouissent dans la pièce et j’observe tes petites paupières se fermer délicatement.
Mon doux bébé… Mon amour… Ma plus grande fierté.
— Dors, mon loup. Tu es en sécurité.
Rien ne t’empêchera jamais de dormir. Jamais.
En cette fin de journée hivernale, la neige ne cesse plus de tomber, enveloppant d’un manteau blanc la clairière qui entoure notre petite chaumière. Renn était à la chasse toute la journée et je suis restée près de toi, auprès du feu qui crépite, pour te garder au chaud. Je suis si impatiente que nous puissions aller galoper ensemble dans la forêt. Je t’apprendrai tout de notre monde… de ton monde. Tu verras comme la nature est belle et à quel point il faut la chérir pour ce qu’elle nous offre. À quel point le ciel et le soleil sont cléments quand ils nous gratifient de leur chaleur.
Mon fils… Tu as tellement de choses à découvrir.
— Cet enfant devra bien dormir dans son berceau un jour, que je ne l’eusse pas fabriqué pour rien.
Je lève les yeux vers ton père, Renn. Je crois qu’il est un peu jaloux que je te garde (trop) souvent dans mes bras.
— Tu veux le porter ? proposé-je avec malice.
Quand il approche, je remarque à son sourire en coin qu’il n’y a pas que moi que tu fais craquer. Il t’enlace avec délicatesse et t’observe dormir avec un regard tendr, sans pouvoir s’empêcher de te bercer. Mon cœur fond. Je ne demande rien de plus. Juste cette vision magnifique de vous voir tous deux, père et fils, heureux d’être l’un contre l’autre.
Il est plus temps de préparer le repas. Le gibier est rare ces temps-ci et la météo rude. Nous sommes habitués aux changements de saisons et nous avons fait les provisions nécessaires quand nous avons appris ta venue. Ô que nous étions comblés ! Heureusement, te nourrir est très simple pour le moment. La chaleur de mon sein suffit pour t’abreuver en lait.
Ton père ne s’en rend pas compte, mais j’entendrai presque son cœur se calmer tant il est apaisé près de toi. Je souris. J’ai foi en toi, mon Étann… tu seras pour nous, un renouveau. L’élu. La preuve vivante que les humains et les lycans peuvent cohabiter.
La Paix.
Je prie pour ça, tous les jours que Calunéa fait.
Un bruit de neige qui s’affaisse attire mon attention au loin, très loin, dehors.
Je sursaute et tourne la tête vers l’entrée. Le son n’est pas assez proche pour que je puisse distinguer si c’est un monceau de neige qui est tombée d’un arbre, ou si c’est… autre chose.
Ma réaction alerte Renn.
— Tu as entendu quelque chose ? demande-t-il, méfiant.
Je ne réponds pas et renifle l’air à la recherche d’une odeur qui nous serait étrangère. Mes phéromones sont partout depuis ta venue, mon odorat plus fin que jamais. Néanmoins, je ne discerne rien à part un effluve lointain de camphre, peut-être ?
— Rien de certain… chuchoté-je.
— Veux-tu que j’aille vérifier dehors ? propose-t-il en te déposant dans ton berceau. Nous ne pouvons pas prendre le moindre risque.
Soudain, un hurlement. À l’extérieur. Fendant la forêt et mon cœur de louve… Un frisson me glace le dos. Avec hâte, Renn te récupère et te plaque contre lui.
Non ! Ce sont eux ! Ils arrivent.
J’entends désormais leurs pattes dans la neige. Mes pupilles se dilatent sous la panique qui m’étreint.
Ils sont si nombreux.
— Sabi, que se passe-t-il ?
Cent mètres. Ils galopent. À toute allure. Je les discerne parfaitement maintenant. Ils ne prévoient pas d’être discrets. Ils viennent récupérer ce qui leur est dû !
NON ! Pas question !
La gorge nouée. Je m’élance pour attraper le couteau de chasse de Renn au bord de l’âtre, pour l’accrocher à son ceinturon de cuir. Je dépose ensuite mon front contre celui de ton père, m’efforçant de diffuser des phéromones apaisantes dans l’air pour ne pas te réveiller, mon bébé.
— Sabi, vas-tu enfin me dire ce qu’il…
— Chuuuuut, mon amour, annoncé-je, la voix chevrotante, en entourant son cou de mes mains. Il va falloir que tu m’écoutes… Nous n’avons pas beaucoup de temps. Ils sont là, ils nous ont trouvés, tu dois fuir au plus v…
— Non ! Je ne partirai pas sans…
— Écoute-moi ! le coupé-je, en fermant les yeux un instant. Écoute. Ils sont devant la porte. Je t’aime. Je vous aime. De tout mon cœur. De toute mon âme. Je vais les retenir. Je vais tous les tuer. Tu dois partir dans la forêt. À notre point de ralliement. Tu dois cacher votre odeur et tes traces. Il faut fuir, Renn ! Tu dois le sauver, mon amour. Je ne supporterai pas qu’ils nous le prennent…
Un sanglot me déchire la gorge, dans un instant de faiblesse, mais je le ravale péniblement. Je ne changerai pas d’avis. Je sais ce que j’ai à faire.
— Sabi, Sabi… non… souffle Renn. Il n’en est pas question. Je ne peux pas te laisser ici ! Pas seule face à eux.
Son désespoir me fait l’effet d’un poignard dans le cœur.
— Nous n’avons pas le choix. Je peux le faire. Je vous rejoindrai !
Je dépose mes lèvres tremblantes sur la peau douce de ton front.
Mon enfant, je te fais la promesse que je te retrouverai, peu importe quand, peu importe comment. Je te donnerai tout. Que la déesse Calunéa m’entende, jamais je n’abandonnerai. Je me vengerai d’eux, jusqu’au dernier. Je te sauverai.
Nous n’avons plus le temps… Ton odeur parfaite commence à se mélanger à celle des ennemis qui approchent. Mes lèvres se retroussent. L’émanation de la mort et du sang frais.
— Je t’aime, Étann.
— Arrête de parler comme si tu n’allais pas survivre, Sabi !
— Prends bien soin de lui. Maintenant, cours !
J’ai à peine le temps de vous pousser dans le garde-manger que les débris de bois de la porte d’entrée explosent dans mon dos. Je ne m’attarde pas à vous regarder fuir et me transforme en moins d’une seconde, d’un bond vertigineux, brisant les meubles autour de moi. Je ne compte pas combien ils sont. Je mords, j’attaque, j’arrache leurs membres et disloque leur os. Je me bats telle la princesse des Oméga que je suis. Sans m’arrêter, je tue et libère cette terre de ces âmes assombries, ces monstres cruels. Je les décime un par un. Je ne baisse pas ma garde une seconde. Mes griffes s’enfoncent dans leur ventre et leur brisent les côtes. Jusqu’à ce qu’à ma plus grande horreur, il apparaisse devant moi. Dans sa forme humaine.
Non…
Il est venu en personne.
Je gronde de toutes mes forces, la vibration prenant écho dans toute la cabane.
Il n’est pas chez lui ici.
— Sabi… ma fille, se délecte-t-il, sans éprouver la moindre compassion. Enfin… Nous t’avons débusqué.
Ses immenses crocs se dévoilent à mes yeux et je le menace de plus belle dans un rugissement féroce.
— Ça n’a pas été une partie de plaisir, mais j’ai gagné. C’est terminé, conclut Bolor en riant aux éclats. Mais ne t’en fais pas… Je serais clément. Tu mourras simplement à la falaise des Damnés pour ta trahison.
Je hurle de tout mon soûl à la lune, dans le crépuscule naissant. Je ne plierai JAMAIS devant lui. Mon propre père. Ce tyran autoritaire et sanguinolent. Bolor le Féroce, Alpha de la meute Sylaé. Je le tuerai de mes mains. Je le ferai.
— Je sais que tu pourrais te battre la nuit durant, s’il le faut. Après tout, tu es ma fille et je t’ai élevé comme telle. Mais sois raisonnable, tu ne tiendras jamais. Nous sommes des dizaines à t’attendre dehors. De plus, si tu désires qu’il survive, je te conseille de nous suivre sans faire plus de difficultés…
NON ! Je ne peux pas risquer qu’ils vous retrouvent, Renn et toi. Il faut que je gagne le plus de temps possible pour vous permettre de fuir.
Sans hésiter une seconde, au nom de l’amour et de la Déesse-Lune, la mère des loups, je me hisse sur mes pattes arrière pour émettre un rugissement digne des plus effroyables membres de notre espèce.
Je repars au combat.
Ma guerre sera ta survie.
Ma douleur, ta force d’esprit.
Ma mort, ta rédemption.
Étann, mon loup, je t’aimerais toujours, quoi qu’il arrive.
Je suis désolée.
🌙
Quand je me redresse dans un sursaut sur la vieille paillasse, trempé de sueur, je ne peux m’empêcher de poser la main sur ma gauche. Mes doigts s’insèrent dans le pelage noir d’Awu qui est là, juste à côté, et cela m’apaise immédiatement.
Ce n’était qu’un rêve.
Il semblait si réel. Si palpable. Ça faisait des années que je n’avais pas songé à ma mère. C’est… troublant. Je pose les yeux sur James-Karl qui est en train de dépecer un lièvre devant la cheminée. Dans mon rêve, nous étions exactement dans cette cabane. Lui à la même place que mon géniteur.
Mon père, ma mère et moi.
Maman…
Mon crâne me lance avec fulgurance et les douleurs reprennent, me forçant à me prendre la tête dans les mains.
— Tu es encore en souffrance… s’inquiète James-Karl en délaissant le gibier à terre en un instant. Je vais te refaire une concoction pour la douleur. Yaël m’avait prévenu que tes souffrances perturberaient ton sommeil.
L’odeur d’orage mélangée à la terre de James-Karl me titille les narines et sans le vouloir, mon loup intérieur exige que je m’approche de lui. Son désir de protection crée une bouffée de possessivité dans ma poitrine. Comme habituellement, lorsque son Alpha et mon Oméga s’appellent, ses pupilles deviennent rouges quelques instants. Au début, je ne comprenais pas de quoi il s’agissait quand ce phénomène apparaissait. Je n’étais qu’un nouveau lycan captif de leur meute. Comment aurais-je pu le deviner ? Désormais, les choses sont différentes. J’ai tout saisi des liens qui se tissent entre les lycans. Même s’il me reste encore beaucoup à apprendre et à apprivoiser. Les parties humaines et lycans en moi, cherchent encore à coexister.
James-Karl plonge un gobelet en bois dans la braisière déposée devant l’âtre. Une fois à mon chevet, il me tend le récipient.
— Tu ne dors pas ? demandé-je, avant de prendre une gorgée d’infusion.
— J’ai pris le tour de garde pour qu’Awu puisse dormir. Il fallait que je m’occupe de la viande de toute façon.
Je jette un œil au loup noir, étendu près de moi, tandis que ma poitrine se serre.
— Arrête de culpabiliser, exige James-Karl.
Je refrène avec difficulté un grognement de frustration. Maintenant que mon odeur n’est plus dissimulée, James-Karl est parfaitement capable de ressentir mes émotions grâce à mes phéromones. J’ignore encore si cela m’arrange ou m’incommode.
— Tu as besoin de te reposer, ajoute-t-il. Si on en est là, c’est ma faute. Alors, arrête ça.
— Nous sommes censés rentrer bientôt, fais-je remarquer d’une voix irritée. La meute a besoin de toi et mon état nous retarde.
— Tu t’es transformé en loup, Étann, insiste James-Karl en plissant le front. Personne n’a pu faire ça depuis des décennies. Tous tes os se sont brisés pour se reformer en quelques secondes… Tu es encore en convalescence.
Je ne réponds rien. Mon rêve me revient en tête. Dans celui-ci, ma mère était encore capable de se transformer. C’était donc possiblement il y a moins de trente ans. Est-ce que ce songe était le reflet d’une réalité qui a déjà existé ? Ou est-ce mon cerveau qui crée des souvenirs de toutes pièces ? Si ma première supposition est vraie, cela veut dire que la meute Sylaé était en mesure de se transformer. Est-ce que la meute Roé, elle, n’en était déjà plus capable ?
Je me mords la lèvre. Je n’en sais pas assez sur l’histoire des lycans. C’est agaçant. C’est pourtant maintenant tout ce que je suis. Face à Lucy, ma transition et les révélations sur ma généalogie ont rebattu les cartes. Et je suis toujours un ennemi dans la meute Roé. Que ce soit en tant qu’humain, ou en tant que lycan. Cela remet en question ma légitimité à rester auprès d’eux. Même si James-Karl m’assure le contraire.
M’accepteront-ils toujours s’ils apprennent tout ça ?
Awu pousse son museau sur ma cuisse, comme s’il savait tout de mes pensées. Quand je tourne la tête vers lui, il referme les yeux pour se rendormir. Mon cœur se serre. Il a toujours été là pour moi. Même s’il a été la raison et le déclencheur de toute cette histoire. Est-ce qu’Awu n’aurait pas dû me laisser mourir ce soir-là ? Il avait déjà fait la moitié du travail. Me ramener au village était probablement sa première erreur. J’ai tellement de questions qui se bousculent dans ma tête et si peu de réponses. La seule qui m’ait aiguillée dans la meute Roé, c’était Lucy. Auprès d’elle, je ressentais une chaleur maternelle. Elle s’est occupée de moi, s’est alliée avec Awu pour me permettre de survivre, c’était…
Ce qu’elle a fait est impardonnable. Pourtant elle est ma tante.
Je relève la tête vers James-Karl. Son odeur inquiète s’intensifie. Pour lui aussi, c’est dur. Son instinct loup, son corps et son esprit l’avaient prévenu qu’il ne fallait pas me faire confiance. Alors que mon Oméga l’appelle sans cesse. Ce qui rend la tâche difficile. James-Karl a ses fêlures et ses défauts, mais il demeure intelligent. Il fera un chef de meute remarquable. Même s’il fait face à un dilemme de loyauté ingérable et qu’il ne désire pas régner – accessoirement.
— Me tuer serait probablement la réponse à tous tes problèmes, soupiré-je avec dépit. Ce sont tes propres mots.
Il hausse les sourcils, puis ses traits se parent de sa légendaire façade de mépris.
— La mort est un soulagement pour les lycans, dit-il en secouant la tête. Si je voulais vraiment te faire souffrir, je ferais autrement. Il existe un million de façons de nous faire du mal. Contrairement aux humains qui sont fragiles. Leur cœur lâche très vite.
— Et quelles sont-elles ? demandé-je sans transition.
Sa tête effectue un mouvement de recul.
— Tu as prévu de me torturer, Étann ? réplique-t-il en haussant un sourcil.
— Peut-être bien, ouais… après tout ce que tu m’as fait subir à mon arrivée…
Je ne peux empêcher un sourire joueur de se former au coin de mes lèvres.
— C’est pas faux, réplique-t-il. Les lycans guérissent assez vite, plus que les humains. Par exemple, si tu nous arraches les griffes, elles repoussent… encore et encore. Sans cesse. Une douleur constante qui peut vite nous rendre Féral. Mais la souffrance physique peut être surmontée, la pire, c’est la souffrance mentale. Encore une fois les loups sont très vulnérables de ce côté là.
— Ah bon ?
— Nous sommes tous liés par l’Empreinte et celle-ci ne nous quitte jamais. Nous sommes capables de discerner et même parfois de ressentir les émotions de nos proches. Et le pire… ce sont les liens de morsures. Quand nous sommes liés avec un ou une autre lycan. Nous devenons âme soeur.
Je fronce les sourcils. Il m’en avait déjà parlé, il me semble.
— La morsure, ce n’est pas à prendre à la légère.
Son ton vague et mystérieux m’interroge.
— Tu m’as mordu… dans la caverne, je souligne, en secouant la tête d’inquiétude.
— Oui… je l’ai fait, répond-il d’une voix prudente. Mais cela n’engendrait pas de conséquences, c’est une morsure en particulier qui crée le lien.
Mes yeux s’égarent sur le sol en bois. À chaque fois, qu’il plantait ses dents dans ma chair, peu importe où, c’était… douloureusement bon. Mon corps vibrait et tremblait de toute part. Comme si mon Oméga répondait à la marque de ses canines dans ma peau. Sur le moment, je n’étais pas en mesure d’interpréter la sensation, mais je crois que je meurs d’envie qu’il le refasse. C’est animal. Addictif. Purement charnel. Comme un désir interdit que l’on ne pourrait pas réfréner ni avouer.
— Mais tu n’es pas lié à moi pour autant. Quand je te mords…
Il fait une pause. Je ne peux m’empêcher de le trouver incroyablement beau à ce moment précis. Ses mèches noires lui tombent devant les yeux et l’ombre de ses mâchoires saillantes souligne les traits fins de son visage à la lueur du feu.
— Étann, ton odeur change, dit-il soudain alors que ses pupilles de jais se dilatent.
Merde ! Mon corps me trahit. Pourtant, je ne parviens pas à être gêné. Je le désire, ce n’est pas nouveau. Nous sommes seuls depuis deux jours dans cette cabane – les autres doivent revenir bientôt – et je sais que lorsque nous repartirons, nous ne pourrons pas… être proches, ou laisser entrapercevoir ce qui nous traverse lorsque nous sommes trop près. Même si je pense qu’Ilan et les autres ont compris.
Il s’humidifie les lèvres, troublé par l’odeur sucrée dans la pièce.
— Désolé, soufflé-je d’une petite voix.
Mon cœur s’accélère, il vient de serrer ma cuisse dans un geste qui trahit à quel point il est impacté par ma présence.
Il ferme les yeux quelques secondes. Je sais qu’il essaye de se calmer.
Mais est-ce que c’est ce que je veux, qu’il se calme ?
— Ne le sois pas, déclare-t-il d’une voix grave.
Sans pouvoir me retenir, je m’avance vers lui. Je sais que ce qu’il s’est passé dans cette foutue caverne a créé quelque chose entre nous qui remet en question sa possibilité de m’approcher. Il culpabilise. Néanmoins, mon front trouve le sien et nos respirations se hachent. Quand mon nez effleure sa joue, une boule de chaleur éclot dans mon ventre.
Je le veux.
Il essaie d’éviter mon regard, mais je l’en empêche d’une main sur sa joue.
— Si nous n’avions pas été dans cette situation, là-bas, glissé-je en caressant ses lèvres de mon pouce, je t’aurais laissé me mordre où tu voulais et le nombre de fois que tu le désirais.
Mon ventre s’enflamme. Un instant plus tard, le vide me fait face. James-Karl est à l’autre bout de la pièce. Il fronce les sourcils.
— Tu pousses mon self-control jusqu’à certaines limites…
Sa voix rauque me dit tout du tiraillement qui doit le traverser et du contrôle qu’il doit avoir sur lui-même. Je secoue la tête, agacé et vexé qu’il s’éloigne.
— Ce qu’a dit ce taré n’était pas vrai ! déclaré-je. Tu n’es pas une bête, tu n’es pas comme eux ! Ce qu’il nous a fait faire… c’est… Tout est faux, James. Je sais qui tu es. Ne t’éloigne pas de moi à cause de ça.
— Tu as des restes de chaleur dans ton odeur. Tu ne dois pas être maître de la situation.
— Je suis parfaitement au clair ! grondé-je. Arrête de te trouver des excuses.
— Tu es encore en souffrance, récite-t-il, comme s’il cherchait à se convaincre lui-même.
— Alors, soulage-moi ! m’écrié-je. Soulage-moi… bordel.
Je déteste le ton suppliant dans mes paroles, mais elles n’en demeurent pas moins vraies.
— Je ne peux pas, s’entête-t-il. Si je m’approche trop, je…
— Tu quoi ? Tu me désires ? Tu veux m’embrasser, me toucher ?
Il déglutit.
— Pourquoi est-ce que tu me pousses à bout ? demande-t-il en fronçant les sourcils.
Awu gronde soudain et je tourne la tête vers lui. Son intervention allège l’air dans la pièce. On le dérange. Quand je recentre mon attention sur James-Karl, il a l’air de mieux respirer. Il fait un pas vers moi.
— Écoute… Tu es un jeune loup, explique-t-il à voix basse. Ton odeur a été masquée pendant de nombreux jours et… celle-ci a une prise sur moi, qui est exacerbée quand tu es en chaleur Étann.
Je n’aime pas ce ton.
— Tu es un Oméga. Nos loups intérieurs s’appellent, s’attirent… il y avait une part de vrai dans ce qu’a dit l’Alpha des Féraux. Je ne suis qu’animal, instinct… et j’ai beau me battre contre tout ça, je…
— T’es en train de me dire qu’en gros, tu n’as pas le choix, c’est ça ? Tu n’as pas le choix que d’être attiré par moi et je suis tout ce qu’il ne te faut pas.
— Non ! Ce n’est pas ce que je dis.
— Ah bon ? Parce qu’on dirait vraiment.
— Raaaah ! Tu n’écoutes jamais rien, bordel…
Je n’ai pas le temps de le voir bouger qu’il m’attrape par le cou pour m’allonger sur le lit. Il est installé à quatre pattes au-dessus de moi et ses canines sont sorties. Son nez est à un centimètre du mien et ses yeux sont rouges carmin. Il sent la pluie, la terre et les pignes de pin. C’est divin. Il y a une note d’aura dominante qui pèse sur moi. Et j’adore ça.
— Ce que j’essaye de te dire, c’est que justement, personne n’a jamais attiré mon attention et mon loup comme tu le fais. Alors que les gens attendent de moi que je leur accorde beaucoup d’intérêt. À l’inverse de ce que tu dis, c’est la première fois que je crève d’envie d’envoyer chier toutes les traditions et les responsabilités qui m’incombent pour te mordre et te ravir avec toute l’attention et le respect que tu mérites, mais tu rends. la chose. compliquée. Ce n’est pas le moment, Étann.
Je ne le lâche pas du regard. Soudain, sans prévenir, je lève la tête pour attraper sa lèvre inférieure entre mes dents. Il ferme les yeux et son odeur explose autour de moi, sur moi. Il laisse échapper un grognement qui prend naissance dans sa poitrine, tandis que je baigne dans un océan d’étourdissement et de plaisir.
Juste ça. Juste ce contact est délicieux…
— Il n’y a personne ici, chuchoté-je. Aucune loi, aucune responsabilité. Je m’en tape des autres et de tes foutues responsabilités.
Ses lèvres capturent soudain les miennes avec une urgence presque douloureuse. Un feu contenu trop longtemps qui éclate enfin. Tout en lui hurle la retenue brisée. De ses doigts crispés sur mes hanches jusqu’à la tension animale qui pulse dans chaque battement de son cœur contre le mien. Sa chaleur m’enveloppe, la naissance de ses griffes rencontre ma peau. C’est bon. Il ne se contente pas de m’embrasser : il me revendique, sans un mot, sans une promesse, simplement avec la force d’un instinct qu’il ne peut plus taire. Ses lèvres me dévorent et je lui rends sa fougue avec tout autant de passion.
C’est tout ce que je voulais.
Je profite de cet instant, car, à tout moment, cela pourrait être notre dernier baiser, notre dernier instant volé au regard du monde. J’intensifie notre échange en tirant un peu sur ses cheveux. Il grogne en réponse et nos hanches se rencontrent. Le contact crée un sursaut de plaisir dans mon corps. Je sais que nous n’irons pas plus loin. Je ne lui demanderai pas plus que ce qu’il est prêt à me donner. Mais rien que de l’avoir sur moi est déjà pleinement satisfaisant. Je sens déjà mes maux se calmer. Il doit s’en rendre compte car le baiser devient soudain plus tendre, moins bestial. Avec douceur, il dévie ses lèvres sur le coin de ma bouche, puis glisse sur ma joue, pour venir ravir ma nuque. Je tremble. Dès qu’il approche de mon cou, je me retrouve dans un état d’étourdissement et de plaisir euphorisant. Sa langue chaude caresse la peau et continue son chemin vers mon épaule. Il embrasse l’endroit où il m’a mordu dans le repaire des Féraux, puis dévie sur les autres marques gravées sur mon corps. Je me prends à aimer voir ses marques ici… ce qui démontre que la possessivité et le marquage chez les lycans est intense. Je n’ai plus mal nulle part. Ses attentions m’anesthésient dans un brouillard cotonneux de plaisir.
— Tu te sens mieux ? souffle-t-il contre ma peau.
Je retiens un hoquet quand il frotte la marque de ses canines au niveau de mon pectoral droit.
— Oui… soupiré-je.
— Bien.
— Où est-ce que les lycans mordent quand ils veulent se lier ? dis-je en attrapant son menton pour qu’il me regarde.
Un petit sourire déguise ses lèvres.
— À ton avis ?
— Si je savais, je ne te demanderais pas.
Il se soulève soudain sur ses bras, puis s’éloigne. Le manque crée un tiraillement dans ma poitrine. Je fronce les sourcils.
— Je t’en parlerai plus tard. Là, je dois repartir faire ma ronde.
— James-Karl, je te le répète, soupiré-je en me laissant retomber sur la paillasse. Les loups sont là. Il ne nous arrivera rien.
— Tu ne contrôles pas encore parfaitement tes pouvoirs et ton lien. Nous ne pouvons pas compter sur eux, annonce-t- il d’une voix sévère.
Je me demande comment il change de conversation aussi vite, alors que je suis encore en train de me remettre du fait qu’il vient de m’embrasser.
— Je te le dis, assuré-je. Ils sont là. Pas par contrainte. Par volonté et loyauté. Ils font partie de la meute.
James-Karl plisse le front et s’arrête devant la porte. Il a du mal à me croire. Je suppose que c’est compliqué pour lui d’envisager quelque chose qu’il ne peut pas expérimenter. Il ne sait pas ce que c’est de ressentir leur présence et c’est bien la première fois que les rôles sont inversés entre nous. Habituellement, c’est moi qui ne comprends rien à leurs règles lycans. Là, il est dans le flou total. J’ai l’intime conviction que Lucy et les Féraux, tout comme James-Karl et la meute n’avaient pas prévu que les loups changeraient d’allégeance. Personne ne l’a vu venir. Je ne sais même pas pourquoi ils sont restés connectés à moi. J’ai bien essayé de les contacter à travers l’Empreinte pour leur assurer qu’ils étaient libres et qu’ils ne me devaient rien. Mais je sens toujours leur présence. Leurs fils sont liés à moi et je ne peux pas les briser. Pourtant, je ne désire pas les soumettre et les forcer à se plier à mes volontés. Mais je constate qu’ils ont décidé de ne pas casser le lien.
— Ce sont des loups, Étann. Ils ne sont pas des compagnons comme Awu.
— Qu’est ce que tu en sais ? Awu est bien un loup lui aussi.
Le concerné souffle par le nez. Je considère qu’il est d’accord avec moi.
— Les compagnons se manifestent au moment où nous en avons le plus besoin… tente-t-il d’expliquer.
— Oui, mais s’ils s’étaient liés à moi au moment où j’avais le plus besoin d’eux ? Les Féraux nous tenaient captifs, Kaarys et Lucy essayaient de nous tuer et j’ai senti cette vibration dans ma poitrine. Je… tu ne me crois pas.
Ce n’était pas une question et Jame-Karl l’a parfaitement compris.
— Si… si je te crois… se hâte-t-il de répondre. Mais mets toi à ma place, je dois protéger la meute et je dois te protéger toi. Nous ne savons pas ce que ça donnera dans le futur Étann… toi même tu ne peux pas m’assurer que tu sais ce que tu fais. Et s’ils étaient tout simplement toujours sous le joug de Lucy en train de nous surveiller nous ? Si tout ça n’était qu’une manigance pour nous surprendre et nous tuer dès qu’ils en auront l’occasion?
Je me retrouve muet. Je pense que j’ai sous-estimé le poids qui pèse sur James-Karl. Lui aussi a souffert, lui aussi a eu à gérer des moments de doutes et de grande détresse. Il a failli finir Féral, bon sang ! Je ne peux pas le minimiser.
— Tu as raison, concédé-je pour l’apaiser. Nous ne pouvons pas en être totalement sûrs. Néanmoins, je suis parfaitement certain qu’ils sont connectés à moi de la même manière que je suis connecté à la meute Roé.
Alors que Lucy, son fil est maintenant brisé. Et ça, je dois dire que c’est une sensation étrange. Elle avait une place particulière dans mon cœur. Et maintenant que je connais la vérité, je ne peux m’empêcher d’être triste. Même si j’abhorre ce qu’elle et sa meute de Féraux nous ont fait, je ne peux empêcher l’affliction d’être là. Sa trahison était si soudaine et si difficile à avaler. Je… James-Karl aussi doit souffrir de cette traîtrise.
— Je te fais confiance, annonce-t-il. Bien plus qu’à certains membres de la meute Roé désormais.
Son visage est tourné vers le sol, froid et dénué d’émotion. Je sais qu’à l’intérieur James-Karl souffre.
— Dès que les autres seront prêts, nous pourrons retourner au village, je précise.
— Ilan m’a dit que le village était presque entièrement détruit. Nous allons désormais vivre à l’abri des grottes.
J’acquiesce. J’appréhende de retourner là-bas. Le village était si confortable, si bien construit… je me demande dans quel niveau de salubrité nous allons désormais vivre. Les paroles de mon père me reviennent en tête. Ils ont construit cette cabane avec ma mère, dans le plus grand secret. Elle m’appartient. Ils me manquent. Mon père est reparti hier car il n’avait plus rien à faire ici si je ne rentrais pas avec lui. Nous avons convenu de nous revoir au prochain quartier de lune. Je le retrouverai à la frontière du territoire des lycans. Je m’oblige immédiatement à penser à autre chose. Mon empressement à revoir mon père risque de se ressentir à travers mon odeur et je ne n’en ai pas encore parlé à James-Karl.
— Demain, m’emmèneras-tu à la falaise des damnés ? demandé-je pour attirer l’attention sur un autre sujet.
Il est surpris par ma requête.
— Pourquoi veux-tu aller là-bas ?
— J’aimerais découvrir l’autre côté de la falaise. Voir le sanctuaire.
— Ce n’est pas raisonnable, Étann. C’est dangereux.
— Ça ira.
Nous nous observons tous les deux, sans baisser les yeux. Je n’ai aucun espoir qu’il dise oui. Mais ce n’est pas grave. Je patienterai. À la longue, je réussirai à le convaincre.
— D’accord. Mais au moindre signe de faiblesse, on rentre.
Je ne peux dissimuler ma surprise à sa réponse. Enfin ! Je vais pouvoir sortir un peu de la cabane. Jusque-là, je ne suis sorti qu’une fois à la rivière pour aller me laver et c’était il y a plusieurs jours maintenant.
James-Karl sort enfin de la chaumière. Je me rallonge et me niche contre Awu. Il souffle par le nez, puis dépose sa truffe sur mon avant-bras. J’en profite pour caresser sa tête de mon autre main. Je repense à mon rêve. Mon père m’a confié que ma mère m’avait donné naissance au sanctuaire de Calunéa. Elle ne pouvait décemment pas accoucher dans un hôpital commun. Quand je repense à ma vie d’humain je me dis que tout était… bancal. Le monde qui était le mien me semble maintenant flou, alambiqué. Est-ce parce que je perds pied à la réalité humaine ? Je devrais être dérangé par ça, non soulagé. Mais maintenant que je sais que ma mère était une lycan, tout me semble logique. Comme si tous les morceaux de puzzle de ma vie s’étaient recollés. J’aurais tant aimé la rencontrer. Je ferme les yeux et respire profondément. Awu remue légèrement sous ma main, percevant mon dessein. Le vent passe entre les planches disjointes de la cabane et soulève quelques grains de poussière. Quelque chose flotte. Une vibration infime, une sensation si légère que je pourrais la confondre avec un souvenir. Mais non. Je la sens.
Mon cœur ralentit, comme s’il avait compris avant moi et que le temps s’était arrêté. Awu relève soudain la tête. Ses oreilles bougent, puis il se fige. Oh ! Je retiens ma respiration. Je le reconnais soudain. Un parfum. Une nuance de cannelle et de châtaigne. C’est une vieille odeur, faible, mais ténue, comme une trace incrustée dans le bois. Elle me rappelle la tendresse, une nuit d’automne. Une comptine. Ce n’est pourtant… qu’une Empreinte.
Un frisson me grignote la colonne vertébrale. Mes doigts s’enfoncent dans le pelage d’Awu. Ce n’est pas une hallucination. Pas un délire né de mes maux ou de mes questions insolvables.
C’est elle.
Je rouvre les yeux. La cabane m’apparaît soudain différente, moins étrangère. Une larme menace de couler sur ma joue. J’ignore si c’est de la peine ou de la reconnaissance. Peut-être les deux. Ça n’a pas vraiment d’importance.
Awu se recouche contre moi, tandis que je murmure pour moi-même :
— Maman…
Le mot résonne dans la chaumière comme un secret. Et pour la première fois depuis longtemps, je me sens chez moi.
🌙
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James-Karl
🌙
Mon cerveau grésille dans une sensation désagréable. Je secoue la tête et stoppe net ma marche. Heureusement, Étann devant moi ne le remarque pas. Il me tourne le dos. Il ne possède pas encore des yeux derrière la tête.
Calunéa soit louée ! Il ne manquerait plus que ça !
Depuis quelques jours, j’ai du mal à gérer mes émotions, ajoutées à la fureur qui déferle dans mes veines. Ce sont les reliquats du combat… Je le sais. Là-bas… J’ai failli lâcher prise. Il y a même un moment où j’ai perdu de vue l’humain en moi. Si je suis honnête avec moi-même, je dois bien avouer que ça me fait peur.
Je serre le poing.
Je dois absolument me reprendre. Si la meute apprend que j’ai failli devenir Féral, je perdrais la confiance qu’ils ont en moi.
Par chance, Karl se fait discret dans ma tête depuis quelques jours. Ce qui me laisse un peu de répit. Je sais qu’il n’approuve pas ma rela… ce qu’il se passe entre Étann et moi. Cela fait quelque temps maintenant qu’il me le fait savoir, mais ça commence à faire un moment également que je doute de sa présence dans mon esprit. Jusque là, c’était rassurant de l’avoir près de moi. Mais désormais… je n’en suis plus si sûr.
La forêt se désépaissit autour de nous et je ne peux m’empêcher de me dire qu’il faut que nous soyons plus prudents. Je suis nerveux. Nous approchons le sanctuaire. L’idéal serait de se déplacer d’arbre en arbre, mais c’est impossible pour Étann pour le moment. J’ouvre donc mes sens et me connecte davantage à Awu. J’ignore si c’est parce que je n’ai pas chassé depuis quelque temps ou si c’est à cause de mon instabilité, mais je ne suis pas en phase avec mes instincts primaires. J’ai l’impression d’être constamment au bord de la crise. Étann n’a pas l’air de l’avoir remarqué. Ça m’arrange. Je n’ai pas envie qu’il s’inquiète ou qu’il pense que je peux vriller d’une minute à l’autre.
L’odeur de la cendre me titille les narines, elle vient de l’Est. Ça me rend nerveux. Le feu a fini par s’étouffer de l’autre côté de la falaise des Damnés. Heureusement, nous n’allons pas là-bas aujourd’hui. Étann se tourne vers moi. Je ne sais pas ce qu’il pense, même si désormais je peux sentir sa fragrance et les émotions qu’elle transporte.
— Parle-moi de la meute Sylaé. Que sais-tu d’eux ?
Je fronce les sourcils. Qu’est-ce qui lui prend d’un coup ?
— Je suis né juste après la guerre des clans, expliqué-je. J’ai vécu dans une meute Roé unifiée. Je ne connais rien des loups Sylaé. Enfin rien de plus que ce que nous disait mon père. Qu’il fallait accepter ceux qui venaient d’arriver dans notre meute et que Bolor était un sanguinaire. Le grand méchant loup. Je pensais que le cannibalisme avait été ajouté comme détail pour nous faire peur petits, mais…
Je réprime un haut le cœur.
— Ce n’était pas le cas.
L’aigreur dans ma voix née face aux souvenirs de ces loups essayant de nous arracher la peau.
— J’ai besoin de comprendre, annonce Étann d’une voix frustrée avant de se retourner et reprendre sa marche.
— De comprendre quoi ?
— Mon histoire, atteste-t-il, sans s’arrêter d’avancer. Mon père m’a révélé quelques informations, mais il est reparti si vite… J’ai besoin de savoir pourquoi ma mère est morte. Je suis presque certain qu’elle s’est sacrifiée pour moi. Mais pour quelle raison ? Était-ce obligatoire ? N’aurait-on pas pu faire autrement ?
— Crois-moi, je sais ce que c’est d’être laissé à l’abandon sans réponse, annoncé-je d’une voix grave et rauque quand je discerne l’odeur de fleur pourrie autour de moi.
La tristesse…
Le manque…
L’injustice…
Grandir sans l’amour d’une mère ou d’un père… d’une famille, c’est…
Je retiens avec difficulté un grognement à la sensation de mon cœur qui se resserre. Si ça continue, nous allons renifler les effluves de bois et de fleurs carbonisées. Nos deux fragrances assemblées. Ce qui est ironique en fin de compte. Je n’avais jamais réalisé à quel point nos odeurs à Étann et moi, sont si étrangement opposées et à la fois complémentaires.
Étann relève les yeux vers moi. Il a aussi saisi mes émotions. Ses traits changent. Sa rancœur et sa douleur deviennent de l’empathie. Ça m’enrobe immédiatement dans un nuage de confort et de sérénité. J’ai envie de m’approcher afin d’initier un contact avec lui. J’en ai constamment envie. C’est terrible comme sensation à réprimer. Les lycans ne sont pas très doués pour ça. Ne sont pas faits pour ça.
— J’ai une autre question… ajoute-t-il avec prudence.
Je lui fais signe de la poser.
— Au tout début, je ne supportais pas ton… aura ? Elle m’étouffait. Quand tu entrais dans une pièce ou que tu t’approchais, c’était tout juste supportable. Je ressentais comme une pression derrière ma nuque ? Maintenant tout cela a disparu.
— Cette pression là, tu veux dire ?
Je lève la tête et le fixe droit dans les yeux. Je déploie mon pouvoir d’Alpha sur lui. Mais je déchante la seconde qui suit.
Il n’a pas bougé d’un millimètre. Ni même frémit.
Que se passe-t-il ?
Il effectue un mouvement de tête vers l’arrière, attendant qu’il se passe quelque chose. Il demande ensuite :
— Qu’est-ce que tu fais ? Je suis censé sentir quelque chose.
J’ai l’impression de recevoir un seau d’eau froide sur la tête.
— Tu ne le sens pas ? répliqué-je, surpris.
— Sentir quoi ?
Oh bordel !
Mes yeux sont prêts à sortir de ma tête tant ils sont écarquillés.
Il ne la ressent plus. Il ne la ressent plus !
Il n’y a qu’une seule raison qui peut expliquer cela.
— Mon aura de Pack-Alpha.
— Non. Je viens de te le dire, je ne la sens plus.
— Oui, mais je croyais que c’était parce que tu étais un nouveau loup et que nos loups intérieurs étaient très impactés l’un par l’autre, paniqué-je, mais là…
J’effectue un bruit de bouche agacé.
— Ce n’est pas ça, conclus-je.
— C’est quoi alors ? m’interroge-t-il.
— Tu ne la sens vraiment plus ? insisté-je. Mon autorité ? L’énergie qui te contraint à obéir si je le désire ?
— Au risque de me répéter, je vais encore répondre non.
— Impossible…
C’est juste pas croyable ! Je… Je suis le Pack Alpha, je… c’est à moi que revient la responsabilité de… Non ?
Notre conversation à la rivière il y a quelques jours me revient subitement en tête.
“Je me fiche de ce qu’ont toujours dit ma famille ou les anciens du conseil de la meute Roé. Tu es le seul capable de te transformer. L’unique roi des lycans.”
À ce moment précis, j’ignorai encore à quel point j’avais touché juste.
“Tu ne comprends pas, Oméga. Le prochain chef de meute, ce n’est plus censé être moi.”
Étann m’avait répondu qu’il n’avait rien d’un gouvernant et qu’il n’était qu’une anomalie parmi nous. Mais il se trompe totalement. Il…
Je viens de nouveau d’en avoir la preuve.
— James-Karl ! s’agace Étann, m’obligeant à me reconcentrer sur lui. Tu comptes m’expliquer ce qu’il se passe ou tu vas rester comme ça, à lancer des phrases dans le vide ?
Il me fusille des yeux. Il ne comprend pas ma réaction, bien entendu. Mais c’est parce qu’il n’a aucune idée de qui il est et de l’étendue de son pouvoir.
— Essaye de me donner un ordre, exigé-je soudain.
— Quoi ? s’étouffe-t-il presque avec sa salive. Non, mais t’es en train de virer maso. Je vais pas te donner un ordre.
— Non, je veux dire… Je sais pas comment expliquer, raisonné-je en faisant un pas vers lui pour supprimer la distance entre nous. Manifeste une volonté autoritaire et indétrônable dans ton esprit, et exprime là à voix haute, dirigée vers moi.
— Je rêve où t’es en train de me demander de faire le mâle Alpha avec toi ? J’aurais jamais cru que tu me demanderais ça un jour. T’es définitivement pas le mec que tu prétends être, ricane-t-il.
— Je ne plaisante pas, espèce d’idiot ! m’agacé-je. Donne-moi un ordre. Je t’obligerai bien à le faire moi-même, mais je crains que tu ne puisses plus recevoir d’ordre de la part de quiconque désormais.
— Ça doit tellement t’arracher la gueule de dire ça, laisse-t-il échapper avec un sourire moqueur, tout en croisant les bras.
— Étann, dis-je entre mes dents serrées.
— Non. Je ne le ferai pas, atteste-t-il avec aplomb, en reprenant son sérieux et sa marche entre les arbres. C’est ridicule, je ne suis pas comme toi. Et puis, même si j’en étais capable, je ne désire pas user de cette autorité. Donc, inutile de te triturer l’esprit avec ça.
— Tu ne comprends pas les conséquences que tout cela pourrait avoir sur la meute et sur notre f…
— Je m’en fous.
Je fronce les sourcils. Agacé, qu’il me coupe la parole.
— Étann, bordel ! Tu es capable de te transformer en loup, dis-je en le suivant de près.
— Oui, réplique-t-il sans me regarder. Et pourtant, quand j’ai fait mon premier entraînement avec toi, tu as failli m’étouffer pour faire sortir mes griffes. Parce que tu avais l’ascendant sur moi et que tu pouvais te permettre de me violenter. Alors…
Il fait volte face, et je lui fonce presque dedans. Je me renfrogne.
Il a raison, je n’ai pas été tendre avec lui.
Il m’observe longuement avant de continuer :
— Je suis peut-être un Oméga. Je suis peut être capable de me transformer et j’ai possiblement beaucoup de pouvoirs entre mes mains. Tant mieux pour moi. Ou tant pis d’ailleurs. Mais laisse moi te dire une chose James. Il est hors de question que je contrôle la volonté et le libre arbitre d’un autre être vivant que moi.
Sans pouvoir m’en empêcher, je le pousse contre l’arbre à ma droite. Son dos frappe contre le bois et, alors qu’il est surpris, il laisse sa douleur apparaître sur les traits de son visage. J’installe ma jambe entre ses cuisses et soulève ses deux mains au-dessus de sa tête. Nos regards s’accrochent. Tous deux à la fois remplis de compétitivité et de fièvre.
Il est tout ce que j’ai jamais attendu de cette vie.
Étann n’est pas faible. Il est peut être humble mais il est grand. Royal. Il est tout ce que je désire car il me tient tête. Il est puissant. S’il ne désire pas faire usage de son autorité. Qu’il en soit ainsi.
— Tu es… soufflé-je, soudain tout proche de ses lèvres. Tout ce que je n’ai jamais connu.
Notre Oméga.
Nos deux odeurs montent en pic autour de nous. Je vois tout en rouge. Étann dégage ses bras lentement et approche son visage du mien. Il dévie au dernier moment pour me chuchoter quelque chose à l’oreille :
— Je suis tout ce contre quoi tu luttes, murmure-t-il. Et je suis prêt, James-Karl… à faire tomber chaque rempart que tu érigeras entre toi et moi. Sans aura, sans pouvoir et sans armure.
Un frisson me renverse quand il mordille le lobe de mon oreille de ses dents.
Je meurs d’envie de l’embrasser.
Mais je ne le ferais pas.
Lui s’en fiche.
Il écrase ses lèvres contre les miennes et je ne peux m’empêcher de laisser échapper un souffle par le nez.
À moi. À nous.
Ses mains tiennent mon visage pour l’incliner et approfondir l’échange. Nos langues jouent, se cherchent et se caressent avec fougue. Ma cuisse presse son entrejambe. J’aime le sentir contre moi. Je veux toujours plus de lui. Plus de son odeur et sa peau qui sent si bon, qui est si délectable.
— Alors tu ne veux pas de moi dans la cabane mais là, tu es d’accord pour me plaquer contre un arbre, me provoque-t-il en quittant mes lèvres.
Mon ventre se retourne et il vient mordiller très brièvement la chair de la lippe inférieure.
J’ai envie de le mordre à mon tour.
Mais je ne peux pas.
— Ne me pousse pas à bout, Étann.
Il me provoque avec cette bouche impertinente et je lui vole de nouveau un baiser. Il me le rend sans retenue et serre mes cheveux entre ses mains.
— Tu m’as enlevé mon pouvoir d’Alpha… chuchoté-je au bout de quelques instants, en posant mon front contre le sien. Je ne peux donc plus vous résister Majesté. Je ne suis même plus censé être chef de meute. À ce stade, tu peux faire ce que tu veux de moi.
Étann rigole, quand soudain ma tête grésille de nouveau. Il le remarque cette fois.
— Que se passe-t-il ? demande-t-il en fronçant les sourcils.
— Tu sais que ne devrais pas faire ça, pas dire ça. Père ne méritait pas ça. C’est de la trahison envers la meute.
Mon frère est toujours là. Et je ne peux rien dire à Étann.
Je dévie mon regard vers le sol. Il faut que j’arrive à le sortir de mon esprit, à tout prix. Étann relève mon visage pour me forcer à le regarder en face.
— Qu’est-ce que tu as ?
Mon front se plisse et ma main tremble sur son poignet.
Si seulement je pouvais te l’avouer. Tout serait plus simple.
Mais je ne peux pas lui confier tout ça comme ça. Pas alors que la meute est dans une situation précaire et que nous ne bénéficions plus de la protection de notre village. Je ne sais même pas si nous pouvons rentrer auprès du clan, et être en sécurité avec Étann à ce stade. J’attends le retour de Yaël et Yann pour être sûr et confirmer ma décision. Je ne peux pas prendre de risque. Je sais pourtant qu’Étann m’écouterait sans jugements, qu’il serait plus simple de tout lui dire. Mais il est trop tôt. Je lui ai fait une promesse et j’ignore si je pourrais la tenir. Je n’ai même pas l’assurance que le clan le laissera vivre parmi nous.
De fait, pour m’assurer que les membres du clan l’acceptent, je vais revendiquer ma position de chef de meute. C’est bien plus tôt que ce qui était prévu, l’équinoxe de Printemps. Mais je ne peux pas laisser le doute planer. La situation est trop fébrile, je ne peux tergiverser plus longtemps. J’en ai brièvement discuté avec Zaya avant qu’elle ne retourne au village avec les autres, elle est d’accord. Si je veux pouvoir rejoindre les autres et asseoir la manière dont je souhaite régner, je dois m’imposer et instaurer de nouvelles lois. Si j’hésite… ils me prendront tout.
Les aînés ne sont plus des alliés.
En échange, je m’engagerai à répondre à leur attente. Je ferais ce qu’ils désirent… en l’état, m’accoupler avec une Désignée.
— Tu ne vas rien me dire, n’est-ce pas ?
Si je te le dis, tu me détesteras.
Je n’ai pas le choix. Je n’ai pas trouvé d’autres solutions pour le mettre en sécurité. C’est la seule option. Si je désire que le clan l’accepte, je ne peux pas tirer un trait sur nos traditions et nos coutumes. Si je m’accouple et me lie avec une Désignée, ma lignée restera forte, puissante, complète… Si je fais ce que mon père m’a toujours demandé de faire pour le clan, la meute continuera de me faire confiance. Et je pourrais assurer à Étann de rester parmi nous. Dans sa meute, sans qu’on lui fasse payer son statut ou sa différence. Son anomalie.
Il n’attend plus de réponse et caresse mon visage avec douceur pour déposer une dernière seconde un doux baiser sur ma bouche.
Je n’ai jamais été aussi proche de quelqu’un.
Je n’ai jamais offert ma confiance à personne.
Et quand il apprendra tout ça.
Il me retirera la sienne.
Je ne pourrais même pas lui en vouloir.
— Repartons, chuchote-t-il.
Je presse sa hanche alors qu’il s’éloigne.
— La falaise des Damnés est toute proche, précisé-je. Tu ne pouvais pas le voir depuis le haut, mais tu verras que de chaque côté de la rive sont érigées deux immenses statues de loup sculptées dans la pierre. De là où nous étions, tu as vu la statue de mes aïeux, sur la rive d’en face. Désormais que nous sommes de l’autre côté, tu verras celle de la meute Sylae. Au centre se trouve le sanctuaire, c’est là que nous allons. C’est d’ailleurs là que tu es… peut être né.
Il se fige, puis m’observe, longuement avec une intensité impressionnante.
— Qu’est ce qui te fait dire ça ?
— Je ne sais pas… c’est une supposition. Si ta mère était la princesse Sylae, une Oméga et ton père un humain, je ne pense pas que tu sois né dans cette cabane. Les lycans sont très pieux. Le sanctuaire de Calunéa me semble être l’endroit où ta mère aurait voulu te voir naître. Près de la déesse Lune.
Étann ne laisse rien transparaître sur son visage, mais une odeur soudaine de fleur de coton et de lait me titille la truffe.
Peut-être qu’il trouvera les réponses à ses questions là-bas.
Je ne sais pas si je lui souhaite, car s’il les trouve, ce serait prendre le risque de le voir partir. Il ne l’a jamais envisagé mais s’il ne ressent plus mon aura et qu’aucun loup ne peut lui imposer son autorité, cela voudra dire qu’il pourra tout à fait créer son propre clan, sa propre meute.
Mais encore une fois, tout ça il ne le sait pas. Et s’il l’apprend un jour… Il partira.
C’est sûr.
🌙
Escalader la roche pour gravir les hauteurs escarpées jusqu’au sanctuaire a été compliqué pour Étann. Mais il a serré les dents. Tout le long. Quand nous sommes arrivés au pied de l’immense falaise et que j’ai jeté un regard vers le haut, là où l’Alpha des Féraux a failli me jeter par-dessus bord, un frisson m’a traversé et mes iris se sont teintés de carmin.
Là-haut, j’ai failli tout abandonner.
La meute,
Ma sœur,
Mon frère,
Mes parents…
C’était trop.
La sensation ne m’a quitté que lorsque nous avons pénétré le sanctuaire de Calunéa. C’est la puissance et la présence de la Déesse Lune qui fait ça. Le silence est de mise dans son sanctuaire. L’air y est chargé de sa magie. Celui-ci est enfoncé dans les entrailles de la montagne, taillé à même la roche poreuse. Chaque surface semble respirer, criblée de milliers de petits cratères qui donnent à la pierre une texture organique. Des piliers massifs se dressent dans la pénombre, sculptés directement dans la roche mère. Leurs hauteurs s’étirent vers un plafond orné de gravures et ornements dédiés à la lune, aux étoiles, aux loups et à la forêt. Certains portent encore les traces de dessins sacrés maintenant érodés, d’autres sont brisés, leur sommet effondré en blocs épars qui jonchent le sol dallé.
“Avant, le sanctuaire était lumineux. Maintenant, il sombre dans les ténèbres.”
C’est ce que m’avait dit mon père, peu avant sa mort. Ce lieu a été profané un bon paquet de fois. De par la haine des deux clans qui cherchaient à vaincre. Les batailles, les combats… c’est désormais pour cela que la falaise porte ce nom. La Falaise des Damnés.
J’ignore comment on en est arrivé là.
Je laisse échapper un souffle agacé par le nez. Cela m’irrite de ne pas en savoir plus sur mon passé. Quand mes parents étaient vivants, j’aurais dû poser plus de questions, être plus curieux. Mon père me reprochait souvent d’être trop insouciant. Il me répétait sans cesse que plus tard, la meute serait sous ma direction, mais je ne comprenais pas la lourdeur de mes futures responsabilités. Surtout que Karl a toujours désiré être à ma place… et, j’étais stupide, naïf, je ne m’intéressais à rien. Je préférais me rouler dans la terre avec Ilan dès que j’en avais l’occasion.
Je ne sais pas si Étann a remarqué l’odeur de fumée qui embaume la pièce à cause de mes pensées moroses, mais si c’est le cas, il ne le montre pas. Il observe et étudie la caverne avec attention.
— C’est superbe, souligne-t-il, subjugué par la lumière et le lieu.
C’est dommage qu’il la découvre aujourd’hui, car elle était bien plus belle avant.
— C’était un endroit sacré, mais elle a été partiellement détruite et dégradée par Bolor, qui a pénétré le lieu avec ses loups pour tuer les réfugiés et blessés de guerre de notre clan, pour envoyer un message à mon père, marmonné-je avec rancœur.
— Ou pour trouver ma mère, ajoute Étann.
J’ai un mouvement de recul. Que veut-il dire ?
— Pour trouver ta mère ? Comment ça ?
— Oui. J’ai fait un rêve hier. Et je suis presque certain que c’est vraiment arrivé. Que c’est un souvenir, qui m’est revenu.
Je ne dis rien, je l’écoute.
— Je pense que ma mère a été tuée par mon grand-pe…
Il bute sur le mot.
— Par son père. Pour m’avoir eu, pour avoir été amoureuse d’un humain.
Mon visage se ferme. Bolor n’a l’air de n’avoir jamais aimé que le pouvoir. Et je sais que la meute Roe n’est pas innocente. Que la meute, mon père et mon grand père n’ont pas toujours été bons… ou justes. Mais jamais, une famille n’a été en danger chez nous. La meute Roe favorise les liens de l’amour. Mon père et ma mère m’ont toujours appris à aider les plus faibles, jusqu’à en venir à accueillir les lycans de la meute Sylae quand tout était fini.
Mon père était un homme incroyable.
Bolor était une bête. Il n’avait plus son âme humaine. Le pouvoir l’a aveuglé au point de tuer sa propre famille si celle-ci ne lui obéissait pas.
Il n’était plus rien de sensé.
– Ta mère ne pouvait pas être proche de nous, ou de ma famille. Elle aurait immédiatement été tuée ou tenue captive. Je n’ai jamais rien entendu de tel. Et je ne l’imagine pas nous demander l’exil.
– Pourquoi pas ? demande-t-il soudain. S’il elle cherchait à s’échapper de Bolor, n’aurait-elle pas eu intérêt à venir chez vous.
— Je te le dis, elle ne s’en serait pas sortie vivante… Mon père n’aurait jamais accepté.
— Même pour venir accoucher ? N’aurait-il pas laissé une Oméga donner naissance à un enfant ?
— Je… Ton père est un humain. Ils n’auraient jamais pris le risque. Aucun de tes deux parents n’aurait pu survivre.
— Alors pourquoi dis-tu que je suis né ici ?
— Car, tous les lycans veulent voir leur enfant béni par Calunéa, et nous sommes dans son sanctuaire, assuré-je en laissant mes doigts glisser sur la pierre poreuse. Il est possible qu’ils aient trouvé un moyen de se cacher ou de venir ici dès que possible pour qu’elles puissent accoucher.
— Je ne pense pas que ce soit possible, Bolor les aurait trouvé trop facilement.
— Pourtant, cette cabane n’est pas non plus la cachette du siècle ? répliqué-je. Pourquoi avoir choisi de rester là ?
Ses yeux s’égarent sur le sol pour le fixer.
— Je ne sais pas, souffle-t-il. Dans mon rêve, ils semblaient être certains d’être en sécurité.
Sa voix s’étouffe dans sa gorge et l’incompréhension prend toute la place dans ses émotions et son odeur. Je m’approche de lui pour attraper son bras et le tirer vers moi.
— Nous trouverons des réponses… peu importe quand ou comment. Nous trouverons, annoncé-je dans une promesse silencieuse.
Son visage se ternit puis sa main se crispe sur mon chandail. Awu aboie derrière moi.
— Tu es éreinté. Tu as encore mal, fais-je remarquer en voyant sa grimace de douleur. Je savais que nous n’aurions pas dû venir, dis-je en l’obligeant à s’asseoir contre un pilier. Je vais te trouver de l’eau, et on va se reposer un peu.
— Non, non… je vais bien, précise-t-il en se laissant faire, c’est juste mon crâne et mes os qui me font mal. J’ai… j’ai…
Il a l’air d’hésiter à se confier à moi.
Je le comprends. Même si lui et moi, c’est gravé dans la roche. Nous savons tous deux les risques que nous prenons en étant intimes et si proches. Nous ne sommes pas supposés être ensemble. Il a au moins autant intérêt que moi à garder ses secrets pour lui. Car tout ce qu’il me révélera pourrait un jour se retourner contre lui.
Pourtant, il peut me faire confiance.
— Depuis la transformation, je me sens… bizarre.
Je n’ajoute rien pour le laisser s’exprimer.
— Je ne sais pas comment le décrire mais j’ai chaud. Et ce n’est pas de la fièvre comme les chaleurs, plutôt, une énergie intense dans ma poitrine qui irradie partout. L’Empreinte. J’ai mal aux dents et j’ai envie de mordre dans un truc. Et surtout, les nuits sont…
Il se tait et enfouit sa tête dans ses genoux. Il a l’air complètement pris dans son flot de pensées. Je m’accroupis devant lui, cherchant son regard même s’il le fuit. Ses épaules tremblent à peine, mais je sens la tension qui le traverse, vibrante, presque palpable.
— Les nuits sont quoi ? insisté-je doucement.
Awu vient s’allonger près de nous, le museau posé sur ses pattes. Le silence s’étire, seulement troublé par le vent qui s’infiltre dans les interstices de la caverne.
Il relève finalement la tête. Ses iris dorés accrochent la lumière qui filtre par l’entrée , et pendant une fraction de seconde, ils semblent plus intenses. Plus… brillants que jamais.
— Les nuits sont les pires, murmure-t-il. Je rêve que je cours. Pas comme un homme. Comme un loup. Je sens la terre sous mes griffes. Je sens le sang. J’entends les hurlements. Elle m’appelle.
Mon cœur rate un battement.
— Qui ?
— C’est elle.
Sa réponse tombe entre nous comme une pierre dans l’eau.
Il déglutit.
— Je ne sais pas où ils sont. Mais je les sens. Leur présence. Et il y a… sa lueur blanchâtre. Qui m’appelle.
Je me fige.
— Calunéa ?
Sa main quitte mon chandail pour venir presser sa poitrine, juste au-dessus de son sternum.
— Je ne sais pas. Mais je dois répondre.
L’air semble se raréfier dans la pièce.
J’essaye de ne pas laisser ce que je ne comprends pas me ravager. La peur ne peut pas me contrôler. C’est comme ça. Étann n’est pas comme les autres. Il est bien plus. Il est… le seul qui puisse régner sur tous les lycans. Calunéa a fait son choix. Nous sommes dans son lieu de culte, chez elle, dans son logis. En son sein, elle nous protège. Étann semble être son choix.
Je dépose une main sur l’épaule d’Étann pour l’adosser au pilier orné derrière lui.
— Tu as envie de te transformer. La lune t’appelle. Tu t’es transformé pour la première fois, peu de temps après la pleine lune. Maintenant, elle est en train de décroitre. Je ne te conseille pas de te laisser aller à ta forme de loup quand on est dans ce quartier. Ce n’est pas… ce n’est pas une bonne idée.
Étann étudie mon visage, les sourcils froncés, mais ce n’est plus à cause de la douleur.
— Ta bouche s’ouvre et tu parles, mais je ne comprends rien, déclare-t-il avec frustration.
Un petit sourire se forme au coin de mes lèvres. L’insolence…
— Je t’expliquerai, réponds-je, en délogeant ma main de lui. Mais j’ai du mal à croire que l’on ne t’aie jamais appris ça. Peut être que les humains sont définitivement aussi stupides qu’on le pensait en fin de compte.
Cette fois, ses yeux se plissent. Il me fixe. Peut-être est-il en train d’imaginer m’arracher la tête ? Ou m’imagine-t-il à sa merci, en train de le supplier de m’épargner, moi le lycan minable et grincheux.
— Certains sont définitivement bêtes, c’est sûr. Mais je t’invite à rester prudent quand tu m’as en face de toi.
Il secoue la tête de dépit, puis ajoute :
— Je sais le minimum de ce qu’il y a à savoir au sujet de la lune, stupide Alpha prétentieux. Mais je ne sais pas à quel point ça nous impacte, nous, les lycans. Ou en tout cas, moi.
Je me relève.
— Je t’expliquerai tout ça, ne t’inquiète pas. Je ne te laisserai pas faire face à tout ça seul.
Je m’enfonce dans la cavité alors qu’un mur attire mon attention. La pierre n’est pas brute ou érodée, comme les autres. Elle a été travaillée. Lissée par endroits, gravée ailleurs. Sous la poussière et les années, des lignes entrelacées, presque organiques, sont intactes. Pourtant, rien à voir avec l’écriture des humains.
Je passe mes doigts dessus.
Les rainures sont profondes. Anciennes. Ce sont des spirales qui s’enroulent les unes dans les autres, des croissants lunaires superposés, et, au centre de chaque cercle, une empreinte. Une patte de loup gravée avec une précision presque parfaite.
Entre certaines fresques, des silhouettes humaines sont dessinées à l’ocre sombre. Debout. Nues. Les bras levés vers un disque blanc peint au plafond. À leurs pieds, des loups. Parfois séparés. Parfois confondus. Sur une peinture murale plus effacée, l’homme et la bête ne font qu’un. Le torse humain se prolonge en arrière-train lupin. La tête est floue, indéfinissable.
Une transition ?
Je m’approche davantage.
Au-dessus d’un pilier, une inscription plus nette se distingue. Les symboles sont plus anguleux ici. Plus tranchants.
Une chaleur diffuse se propage dans ma paume.
Awu relève la tête et pousse un léger grondement.
Le sanctuaire n’est pas complètement mort.
Je contourne le pilier. À sa base, des objets résident là. Rescapés de la violence. Certains réduits à l’état de fragments. D’autres étonnamment intacts.
Des bols de pierre contenant encore une poudre blanchâtre, fine comme de la cendre. Je la frôle du bout des doigts. Elle scintille faiblement, comme si elle retenait la lumière. Plus loin, de petites fioles taillées dans du cristal brut sont alignées dans une niche. À l’intérieur, des huiles épaisses aux reflets argentés. L’une d’elles est ouverte. L’odeur est subtile. Résineuse.
Du Lapi-Lazulis.
Des bandelettes de tissus soigneusement pliées reposent à côté. Jaunies par le temps, mais propres. Comme si quelqu’un les remplaçait encore. C’est impossible.
Je relève la tête vers la voûte.
Le plafond est entièrement peint.
Une lune d’or gigantesque y trône, déclinée en toutes ses phases. Autour d’elle, des dizaines d’empreintes de pattes s’éloignent en spirale, comme si une meute invisible tournait autour d’elle. Je m’approche d’une alcôve à moitié dissimulée dans l’ombre. À l’intérieur, un autel bas, taillé dans un bloc unique de pierre blanche veinée d’argent. Des colliers y sont déposés. Pas des parures. Des talismans. Dents de loup percées, griffes polies, fragments de pierre lunaire incrustés dans du cuir.
Des offrandes.
Ou des outils.
Je remarque enfin, gravée juste derrière l’autel, une silhouette différente des autres. Plus fine. Plus élancée. Les cheveux représentés comme un halo mouvant autour de son crâne. Ses mains sont ouvertes vers l’avant.
Et dans sa paume… une lueur blanchâtre.
Je déglutis.
Calunéa.
Une fissure traverse la fresque en son centre, comme si la pierre elle-même avait tenté de s’ouvrir.
Derrière moi, Étann n’a pas bougé. Mais tout respire autour de nous. Alors que je pensais cet endroit mort.
Quand je reviens vers lui, Étann n’a pas l’air de se sentir mieux. Ces derniers jours, nous nous sommes souciés de rester en vie, mais désormais que nous devons rentrer au village, mes responsabilités me pèsent sur les épaules.
Va faire ta ronde, demandé-je à Awu.
Celui-ci semble comprendre et se soulève sur ses pattes avant pour ensuite se diriger vers la sortie.
Même si mon frère est encore là, dans ma tête et qu’il m’afflige de ses pensées traitresses, je m’en fiche. Nous sommes dans le sanctuaire de Calunéa et il s’agit peut être bien des derniers moments que nous vivrons ensembles avec Étann.
Lui devra vivre avec ses nouveaux pouvoirs et moi… je devrais devenir l’Alpha de la meute.
Je m’assois à côté de lui, le dos contre le pilier. Nos cuisses se rencontrent et, dès que le contact est initié entre nous, les épaules d’Étann s’affaissent et se décrispent.
Je dépose ma main sur sa jambe.
— Nous ne pourrons pas rester longtemps ici. Nous devons retourner à la cabane. Si les autres arrivent et ne nous y trouvent pas. Ils s’imagineront le pire.
— Je peux trouver où est Automne, si tu veux, déclare Étann sans transition ni explication.
Je tourne la tête vers lui, le front plissé.
— Tu ne te souviens pas, lorsque nous étions captifs des Féraux. J’avais réussi à le faire.
— Oui, et tu t’es senti mal ! Hors de question que tu le refasses.
Étann étend sa tête vers l’arrière, avec un air provocateur au visage.
— Est-ce un ordre, Alpha ?
— Non ! Non, bien sûr que non. De toute façon nous avons établi le fait que ce n’est plus possible de te donner des ordres. Mais tu n’es déjà pas en grande forme. Je ne crois pas que ce serait une bonne idée.
— Tu disais qu’il faudrait que je m’en serve. Pour une fois, je suis d’accord.
— Tu n’en fais qu’à ta tête. Tu es déjà fatigué et diminué par ta transformation et tes blessures. Ça suffit.
Il m’observe, sans dire un mot.
— Tu es nerveux, finit-il par chuchoter.
— Ce n’est pas ç…
— Ce n’était pas une question.
Je ferme ma bouche. Sa main se lève pour atteindre mon visage et toucher ma joue. Je me laisse aller contre sa paume et clos les paupières quelques instants. Mon nez ne peut s’empêcher de trouver le chemin de sa glande olfactive, qui réside à l’intérieur de son poignet. L’odeur me transporte immédiatement. Il n’y a aucune fragrance qui peut à la fois me rendre aussi faible et à la fois si puissant. C’est fou de trouver l’autre âme dans ce monde qui a un impact aussi fort sur la personne que l’on est. Sa présence et son loup me sont si précieux qu’il a le pouvoir en un claquement de doigts de m’atteindre… et de me détruire. Je crois qu’il n’a pas pris la mesure de ce lien qui nous enchaîne l’un à l’autre. Je ne pensais pas que cela serait possible. Enfin, si. Je me doutais bien que cette magie entre les lycans pouvait exister, étant donné que je le vois au jour le jour dans la meute. Un jour nous sommes nous mêmes et lors de la rencontre d’une certaine personne, nous… nous nous lions. J’avais déjà été témoin de ce mécanisme mystique. Mais je ne le comprenais pas. Cette intimité m’exalte et me rend euphorique tout autant qu’elle m’effraie. Car avec Étann, tout est gravé dans notre passé. Nos deux destins ne peuvent pas se rencontrer. Tout est fait pour que nous ne puissions jamais être ensemble. Obligatoirement, ce lien entre nous, cette faiblesse que nous avons l’un pour l’autre, nous fera souffrir.
S’il y avait une personne pour qui il ne fallait pas succomber, c’était bien lui.
Quand je rouvre les yeux, je plonge dans les yeux d’Étann, qui se trouve à quelques centimètres à peine de mon visage. Son souffle s’échoue sur ma bouche, et je vois rouge un instant.
— Vas-tu m’embrasser ? murmure-t-il, en faisant glisser sa main sous mon menton pour ensuite le relever de son index.
Il sait pertinemment que si je pouvais, je baiserais sa peau et le couvrirais de caresses des journées entières. J’en rêve la nuit depuis son arrivée.
Je fronce les sourcils.
— Tu seras ma perte, murmurais-je.
Un sourire se dessine au coin de ses lèvres.
— Je crois qu’au fond de toi… tu aimes beaucoup ça, Alpha.
Ma colonne vertébrale grésille.
Il sait.
Il sait très bien le pouvoir qu’il a sur moi.
Il dérobe mes lèvres en m’attirant à lui. Pour commencer, c’est doux, comme une demande silencieuse. Puis sa main glisse derrière ma nuque pour s’enfouir dans mes cheveux. Nos deux odeurs montent en flèche, tandis qu’un frisson traverse tout mon dos. Sans pouvoir me retenir, je me penche vers lui et incline la tête pour avoir davantage de contact. Nos deux langues se retrouvent et j’ai soudain envie de l’attirer au-dessus de moi. Sur mes cuisses.
J’ai à peine le temps d’y penser qu’il y est installé. Un souvenir de ses chaleurs se présente à moi, et c’est terrible car cela accentue soudain la bouffée de désir que je ressens pour lui. Nous sommes de nouveau seuls, dans une caverne à l’abri des yeux de tous… Cette fois, il ne délire plus à cause de la fièvre. Il est là sur moi et personne ne pourra nous empêcher ou nous forcer à faire quoi que ce soit. Et je l’ai tellement désiré, je l’ai tellement voulu … que … je ne peux réprimer plus longtemps cette fougue et cette ardeur, ce besoin de le toucher et de le caresser. De lui donner du plaisir.
Je n’en peux plus de réfréner tout cela.
— Il y a tellement de choses que je pourrai te faire… haleté-je entre deux baisers avant de mordre sa lèvre.
Étann laisse échapper un gémissement qui vient du fond de sa gorge et je m’écarte soudain, la tête tapant contre la pierre.
Merde ! Je viens de le mordre.
La température augmente. Les sourcils froncés, j’observe les pupilles d’Étann se qui dilatent. La piqûre de plaisir doit être en train de faire son effet, de se diffuser dans ses veines, puis infuser dans son cerveau.
Bordel ! Comment ai-je pu oublier ?
Ce n’est pas comme si je ne l’avais jamais mordu. J’aurais dû me retenir.
— Tu le sens ? chuchoté-je, avec une pointe d’appréhension.
Étann ferme les yeux, et je peux presque sentir la chaleur qui se déploie dans son ventre puis dans son corps. Le désir à l’état pur.
Lorsque nous mordons, c’est puissant, addictif… indescriptible.
Il incline le visage, puis prend une grande inspiration. Comme pour garder son calme.
— J’ai attendu ce moment… dit-il en expirant par le nez. Si longtemps…
Je vois sa poitrine s’accélérer, ses lèvres tremblent.
Il va me demander de le refaire. Je le sais. Et je ne pourrais pas faire de même. Car j’en suis certain, s’il me mord à son tour, je ne désirerais qu’une seule chose : enclencher la Morsure de lien. Le mordre au cou. juste en dessous de sa glande olfactive.
Et si je fais ça… Il n’y aura pas de retour possible. Nous serons liés.
Et la meute n’y pourra rien. Je ne serais plus capable d’épouser Rebecca.
Je ne serais pas capable de me séparer d’Étann. Pas même une seconde. Pas même d’un millimètre.
Mon rut et ses chaleurs s’enclencheront pour un long moment. Nos excès et nos ébats dureront des jours entiers et nous ne serons pas capables de sortir de ce sanctuaire avant un long moment. La fièvre nous engloutira et nous ne serons plus vraiment nous-même. Nous ne penserons plus que l’un à l’autre.
Si je fais ça. Je ne pourrais pas assurer à Étann de rejoindre la meute ni même d’y rester en étant en sécurité.
Alors, je vais tenir bon. Je vais le mordre autant de fois qu’il le voudra, sans le laisser insérer ses crocs dans ma peau.
— Embrasse-moi, dit-il alors qu’une goutte de sang carmin pointe sur le bord de sa lèvre.
Je n’attends pas plus longtemps et m’exécute. Si Étann possède une odeur délicieuse, son sang, lui, est irrésistible. Dans notre baiser ardent et fougueux, je prends le temps de passer lascivement ma langue sur la peau abimée. Cela la guérira en quelques secondes seulement. Mes deux mains, dans une ardeur mal contenue, viennent attraper le bord de ses mâchoires.
Étann donne un coup de hanche. Nos corps s’échauffent et je me rends compte que mon pantalon en toile est maintenant inconfortable.
Il serait si facile de se laisser aller à la fièvre ici, à l’abri des yeux de tous. Je n’avais jamais autant trouvé un corps et une âme aussi beau que le sien. À mes yeux, il est parfait en tout point.
Sans que je ne me rende compte, je suis maintenant étalé au sol, le dos sur la pierre. J’oublie trop souvent que désormais Étann est un lycan, en pleine possession de sa force. Il s’installe de nouveau au-dessus de moi. Bien trop bas pour que je reste raisonnable.
Il a l’air sûr de lui. Il sait très bien ce qu’il veut.
— Mords-moi.
Son intonation ressemblait à celle d’un ordre. Il me tend son poignet. Je l’attrape puis passe mon nez dessus. La peau tendre est délicieuse ici. Si fine et si délicate.
— Les marques vont rester si je ne les lèche pas après, précisé-je.
Les pupilles d’Étann s’assombrissent.
— Je peux t’assurer que tu pourras lécher tout ce que tu veux dès que tu auras exécuté ma requête.
Je me pince les lèvres.
L’indécence de cette bouche. C’est nouveau. Cette assurance.
Je crois que j’aime ça.
— D’accord. Oméga, murmuré-je.
Il frissonne. Cette fois, je ne peux retenir un sourire.
— Je ferais tout ce que vous désirez, j’ajoute.
Et sans le laisser s’y attendre, je plante mes dents dans la chair. Immédiatement, sa tête part vers l’arrière. Il ne le sait pas, mais je le trouve irrésistible. Il est sublime. Je me félicite d’avoir la chance de le voir dans cet état. Seulement, en bon égoïste, je tire sur sa main pour retrouver de nouveau ses lèvres. Étann est encore plus fougueux. J’arrive à peine à tenir le rythme tant il est partout. La fierté de le mettre dans cet état me retourne le ventre. Ça et la friction incroyable de son corps contre le mien. Je prends l’initiative d’inverser les rôles. J’instaure non seulement le contact entre nos deux sexes tendus mais je me permets de les empoigner. C’est bon. Tellement qu’un grognement m’échappe. Merde ! Étann a l’air ravi que je le touche et je dois avouer que ça devenait de plus en plus dur d’être près de lui, sans pouvoir le faire.
— Lorsque ton rut s’est déclenché, et que j’ai compris que c’était moi… qui t’avais fait ça, dit-il entre deux baisers avant de m’embrasser de nouveau à pleine bouche. Tu me rends fou…
— Tu n’avais aucune idée de l’effet que tu me faisais et tu me provoquais.
— Non. Tu me provoquais, me corrige-t-il.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles.
— Je m’en fous, fais moi l’amour, demande-t-il en donnant un coup de hanche vers l’avant pour avoir plus de sensations.
J’ajuste donc mon rythme et la rotation de mon poignet pour lui donner ce qu’il désire. Son souffle se saccade et ses mains s’accrochent à mes cuisses. Il me semble sentir ses griffes sur ma chair. Mais cela ne dure qu’une seconde.
— Non, grondé-je un peu trop fort. Non. Je suis prêt à te donner dix orgasmes à la suite si tu me le demandes mais il est hors de question que je te prenne à nouveau.
Il attrape soudain ma main et bloque tout mouvement de ma part. Je ne peux retenir un hoquet de frustration. Il se redresse et se soulève pour me faire face tandis que sa main enrobe soudain ma joue.
Ses yeux brillent d’un nouvel éclat. Celle d’une émotion sincère.
— Ce que tu as fait pour moi là-bas. Je sais que tu le déplores et que tu en as honte. Mais malgré tout. Tu m’as sauvé de quelque chose de bien plus grave. Alors, arrête de culpabiliser. OK ? Tu n’as pas à te flageller pour ce qu’il s’est passé. J’étais consentant. Je te voulais. Comme à chaque fois que tu m’as touché, caressé ou embrassé.
Entre chacun de ses derniers mots, il dépose un baiser sur ma joue, sur mon nez puis sur mes lèvres. Je ne réponds pas. Je ferme les yeux et je l’embrasse. La piqûre de frustration dans mon ventre ne cesse de grandir. Il nous a stoppés à un moment très délicat. Pour me venger, j’attrape sa main pour l’obliger à quitter ma peau et lever le bras. Sans prévenir, je mords l’intérieur de son biceps, juste avant son aisselle. J’insère mes crocs avec juste ce qu’il faut d’intensité pour le faire gémir dans un souffle :
— James…
Il ne peut rien faire d’autre que d’ouvrir les lèvres, une mèche devant les yeux, transpirant sous le plaisir et l’orgasme. Nos hanches continuent de se rencontrer. Nous le laissons nous renverser juste au moment où nos lèvres se retrouvent. Une fois le climax atteint, Étann se laisse retomber sur le dos, essoufflé. Je ne peux m’empêcher de dégager ses cheveux de son visage avec douceur. Je reprends mon propre souffle en l’admirant. Ses yeux d’or brillent de mille feux tandis qu’il ne dévie pas son attention de moi une seule seconde. J’ignore ce qui, chez moi, peut provoquer son intérêt. Mais il semblerait que malgré tout, nos cœurs et nos esprits ne puissent pas rester très longtemps éloignés.
Malheureusement, je sens déjà mon dos grésiller et un voile rouge s’installer à nouveau devant mes pupilles. Je sens que Karl est aux portes de mon cerveau. Pour ne pas gâcher ce moment, je quitte les cuisses d’Étann pour me lever et rejoindre l’entrée de la caverne. Je ne veux pas qu’Étann me voie en difficulté avec moi-même. Je me doute qu’il faudra bien un jour que je lui parle de mon défunt défunt, qui trône à l’intérieur de ma tête. Mais je ne l’ai encore jamais fait, et tout peut encore s’envoler en fumée.
Il y a encore tant de choses qu’Étann ne sait pas… et pour le moment, ce qu’il ignore ne peut pas lui faire de mal.
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